Retour des apatrides coréens de Sakhaline

ACPP) Familles endeuillées détiennent les urnes contenant les restes de 13 Coréens contraints de travailler pour des entreprises japonaises dans l’île Extrême-Orient russe de Sakhaline après son arrivée à l’aéroport d’Incheon, à l’ouest de Séoul, le 10 septembre 2015.

Déportée par le Japon, la communauté «koryeski» a pris racine dans l'Extrême-Orient russe.

Déportée par le Japon, la communauté «koryeski» a pris racine dans l’Extrême-Orient russe.

 

Le Japon a mobilisé de force environ 150.000 Coréens à travailler au charbon les mines, les usines de pâtes et installations militaires dans Sakhaline pendant la guerre, lorsque la partie méridionale de l’île russe était sous contrôle japonais. Après la guerre, cependant, sur 43.000 coréenne ont été bloqués, devenant «apatrides»

Une histoire apatride

8203388a-f3f5-11e0-b34c-030a8de808f6Certains peuples chevauchent l’histoire, d’autres la quittent sur la pointe des pieds. Larisa Yamomoto porte le tragique destin de sa communauté jusque sur son nom. «Lorsque je voyage, personne ne comprend d’où je viens», explique en russe cette quadra aux traits immanquablement asiatiques. Employée d’un grand consortium gazier sur l’île de Sakhaline, elle s’est résignée à faire de cette terre hostile, partiellement encastrée dans les glaces, sa patrie de rechange. Car son patronyme nippon n’est qu’une ruse supplémentaire de l’histoire qui a ballotté sa famille jusque vers cet ancien bagne tsariste, ce «bout du monde» décrit par Anton Tchekhov en 1890.

Opprimés par Staline

En réalité, Larisa est coréenne, bien qu’elle ne parle plus que quelques mots de la langue de ses ancêtres. Son grand-père fut déporté pendant la Seconde Guerre mondiale par le colonisateur japonais sur cette île secouée de tremblements de terre. Au faîte de sa puissance, l’empire nippon d’Hiro-Hito réquisitionne de force des milliers de bras dans sa colonie coréenne pour les envoyer trimer dans les mines de charbon de l’île Sakhaline, disputée à l’URSS. Une épreuve implacable pour ces dizaines de milliers de déportés, condamnés à travailler jour et nuit sous des températures descendant parfois à – 40 °C. Et sans aucun respect pour leur identité. «Mon grand-père a été forcé d’abandonner son nom coréen pour un patronyme japonais», explique Larisa.

La défaite japonaise en 1945, loin d’offrir la libération, espérée ouvre un nouveau chapitre de captivité pour la petite communauté. Face à l’avancée des troupes soviétiques, Tokyo évacue ses ressortissants, mais abandonne aux mains de Staline les Coréens, après avoir massacré plusieurs villages soupçonnés d’espionnage. Dans l’indifférence internationale, le «petit père des peuples» refuse de renvoyer cette main-d’œuvre vers la Corée du Sud passée sous la coupe de l’Oncle Sam. Pire, les plus insistants sont transférés vers la Corée du Nord communiste, où ils déchantent rapidement.

En 1977, des manifestants défient sur l’île les autorités soviétiques en réclamant leur passeport pour Séoul. Moscou fait mine d’entendre, avant de les déporter vers… Pyongyang. «On n’a plus jamais entendu parler d’eux», explique Yulia Din, chercheuse à l’université d’État de Sakhaline.

Aujourd’hui, ils sont toujours 30.000 bloqués sur l’île, soit 5% de la population, et comptent pour près de 30% des habitants de la petite capitale, Ioujno-Sakhalinsk. Au centre-ville, les restaurants coréens font recette même auprès de la clientèle russe. Mais la petite communauté des «Koryeski» est en voie de disparition culturelle sous les coups de boutoir de la russification. «Les jeunes ne font plus l’effort d’apprendre le coréen car ils savent que seul l’usage du russe leur permettra d’avoir un emploi», se désole Che San Te, directeur du Centre culturel coréen.

L’illusion du retour

L’an dernier, pour la première fois, l’université de Sakhaline a fermé son programme de coréen, faute d’étudiants. Une désertion orchestrée dès l’époque soviétique, où le régime ferma les écoles coréennes à partir de 1963. «Avec mes amis coréens, nous parlons russe», confirme Dina Shin, jeune femme à la chevelure décolorée en blond, comme pour mieux se fondre dans le paysage. Ils regardent les feuilletons coréens sous-titrés en russe, écoutent de la «K-Pop» en vogue à Séoul, mais sont résignés à faire leur vie à Sakhaline, faute de mieux.

Depuis la chute de l’URSS, la route du pays du Matin-Calme est pourtant de nouveau ouverte, mais à peine 1400 ont franchi le pas. Car la jeune génération est perdue à Séoul, incapable de communiquer et de travailler. Seule une poignée de déportés de la première génération sont rentrés, profitant d’un logement subventionné par le gouvernement sud-coréen. «Mon père est finalement revenu à Sakhaline car il ne voulait pas être séparé de ses enfants», explique Che, 67 ans.
«Tous affirment vouloir défendre leur identité, mais dans la pratique ils se russifient. D’ici à quelques décennies, cette communauté aura disparu», prédit Andreï Lankov, professeur à l’université Kookmin, à Séoul. Che tente d’entretenir la flamme à la tête son institut, cofinancé par la Corée du Sud et le Japon, en guise de réparations. Il accueille 300 étudiants et, à chaque repas, déguste son kimchi, la spécialité coréenne. Mais pour accompagner son barbecue, il délaisse le soju, l’alcool traditionnel du pays du Matin-Calme. «La vodka, c’est bien meilleur !», s’exclame-t-il sous une bannière russe trônant au-dessus de son bureau.

 

ACPP

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